17 janvier 2006
Les serviteurs
Les serviteurs
Jean-Luc Lagarce
mise en scène de Jacques Laurent
Production
Compagnie le grain de sable
Théâtre National de Nice - Centre Dramatique National
Texte
Jean-Luc Lagarce
Mise en scène
Jacques Laurent
Scénographie
Philippe Maurin
Musique
Pascal Giordano
Thomas Garcia
Lumières
Philippe Maurin
Costumes
Alexandra di Biaggio
Assistée de
Régine Dumée
Avec
Valet de chambre
chauffeur
Pascal Giordano
1ère femme de chambre
2ème femme de chambre
Sophie Lacoste
Cuisinière
Isabelle Mathieu
Présentation :
A
l’étage, Madame et Monsieur ont peut-être disparu. Les serviteurs,
cloîtrés à la cuisine, l’office, blottis autour du personnage de la
cuisinière, se racontent sans fin l’agonie de Madame et Monsieur, tout
en continuant le rituel du service: la montée à l’étage, chaque matin,
de la première femme de chambre et du valet de chambre et leur descente
le soir à l’office.
Ils évoquent aussi l’attitude qu’ils auraient
pu avoir: la révolte contre les maîtres, « le grand sac de palais d’été
», ou bien le départ pour refaire leur vie ailleurs, mais il est trop
tard. « Le seul but des serviteurs était d’être serviteur, peut-être
que les serviteurs prolongent leur propre existence en prolongeant
l’apparence des maîtres…
Peut-être
que l’étage n’est plus qu’une ignoble pourriture, peut-être que les
serviteurs sont maintenant les serviteurs de cette pourriture, combien
de temps cela durera-t-il ?
Théâtre de l’intime, confidences murmurées, le texte des Serviteurs
résonne comme une justification de leur existence, pour ces personnages
oubliés au sous-sol. On pense à Beckett, Ionesco et Kafka. La
distanciation, les personnages se représentent, parlent d’eux-mêmes à
la troisième personne, accentuant cet effet de vertige, de constat
fataliste d’une faillite d’un système social qui continue à tourner en
roue libre sans logique aucune. L’humour et une certaine cruauté
imprègnent ce texte et donnent l’épaisseur émotionnelle à ces
personnages abandonnés, en proie au doute, condamnés à parler, à
ressasser, à se justifier.
La cuisinière : « c’est cela, il faut parler, parler, parler… faisons durer ».
Principes scènographiques
Deux éléments scénographiques apparaissent dans l’hypothèse de Lagarce : L’escalier et la cuisinière.
L’escalier,
c’est le lien entre le monde d’en haut et le monde d’en bas, c’est
l’image de l’ascension mais inversement de la chute. « Fort raide, cet
escalier est si dangereux après l’encaustique». La cuisinière ne peut
plus le gravir depuis tellement longtemps que l’étage est devenu pour
elle une sorte d’Eden mythique et idéalisé. C’est enfin l’objet qui
permet le service des maîtres, un objet de désir pour les serviteurs de
second rang, un objet de convoitise où s’exacerbent rancoeurs et
jalousies.
« La cuisinière cuisinait, c’était son rôle et sa mission… trop de viandes, trop de légumes et de poissons,
et
d’énormes gâteaux d’anniversaire, trop de tout cela. La cuisinière
mangeait, dévorait, s’empiffrait de sa propre
production. Elle se transformait en gardemanger, en cuisine, peu à peu…
en nourriture peut-être ».
La
cuisinière est imbriquée, trop lourde pour se déplacer, dans un
dispositif constitué d’un plan de travail, d’un réchaud sur lequel
glougloute une marmite, d’un four fumant dont on ne distingue plus la
porte. Son corps, microcosme en expansion, envahit peu à peu son espace
et dégouline de tous côtés.
La scénographie se réduira à un sol
carrelé sur plateau nu : au centre du carrelage, la cuisinière, dans un
des angles, l’escalier en colimaçon. Nous ajoutons un espace, celui du
chauffeur : le vestiaire.
Notes de mise en scène
Domestiques : gens de peu, petites gens,
classe inférieure, prolétaires avant l’heure, avant le mot, rôles
secondaires, rats et larbins, esclaves attendant à l’office, à la
cuisine, qu’on les sonne, les siffle, surgissant de n’importe où et
s’évanouissant aussitôt. Silencieux mais n’en pensant pas moins.
Notes de Jean-Luc Lagarce sur les domestiques - Instructions aux domestiques d’après Jonathan Swift
Ce texte résonne étrangement, pour moi, avec
le climat et le fond des débats organisés à La chartreuse de
Villeneuve-les-Avignon après l’annulation du festival. Un désarroi
profond comme après un deuil, des confidences presque murmurées sur les
assemblées générales, les tentatives de s’organiser.
Pour moi les participants étaient comme les
serviteurs de Lagarce, désemparés, essayant de perpétuer des rituels,
en sachant bien le côté dérisoire. Continuer à jouer ou s’arrêter ? Se
révolter, s’en aller ou continuer, la mort dans l’âme. L’autre point de
rencontre avec ce texte est ma pratique d’ateliers de théâtre dans les
institutions (foyer de vie/maison de retraite). Le rituel du quotidien,
le ressassement, la nostalgie du passé…
Les serviteurs sont porteurs de nostalgie,
d’un ordre ancien rassurant, détenteurs d’un savoir ancien qui ne sera
plus transmis. Et condamnés à continuer, les serviteurs continuent à
travailler comme si de rien n’était, ils se suffisent à eux-mêmes.
L’essentiel de leurs rêves est protégé. Sans les maîtres, malgré leur
disparition, les serviteurs réussissent à rester eux-mêmes.
Ils sont le reflet de ce fatalisme
généralisé, de cette non-révolte devant le nouvel ordre économique
mondial, portant des valeurs de respect du travail, de soumission à la
hiérarchie dans un monde où le travail et la valeur travail se
réduisent considérablement. Ce texte trouve une résonance avec la
période actuelle, période de mutation, de
doute, de révoltes sporadiques, de fuites ou de repli sur soi. La
cuisine est une usine à produire des repas qui, ne trouvant plus leurs
débouchés naturels (leur consommation par les maîtres disparus), sont
engloutis par la cuisinière. « L’organisation des menus est désormais
une mécanique silencieuse ».
Les rouages subtils du service de maison se grippent ; le système
hiérarchisé du rapport entre les domestiques se lézarde.
Un humour grinçant imprègne les réflexions
des serviteurs, leur volonté de poursuivre le jeu, d’exister.
Jacques Laurent - 2004
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